Le fugitif / Ramon Sender

Le carillon d’une église espagnole. Drôle d’endroit d’où se raconte le fugitif, personnage en cavale qui donne son titre à ce roman de Ramon Sender, publié en espagnol en 1971 et resté inédit jusqu’ici en France. Pour échapper aux franquistes, Joaquin s’est caché là, coincé entre quatre cloches et trois poupées de bois qui refusent depuis des lustres de sortir de leur abri pour marquer les heures. Coupé d’un monde hostile, el fugitivo, la quarantaine bien consommée, attend sa capture en dilettante, se nourrissant d’une maigre réserve de biscuits, de quelques hosties, de la lecture du Don Quichotte ou d’ouvrages religieux chapardés dans la sacristie…

Dans sa situation, Joaquin, en successeur de Meursault ou du condamné de V. Hugo, médite, on le comprend, un peu sur la mort ; mais toujours, contrairement à ses devanciers tragiques et passionnés, de manière désinvolte, comme à travers une bulle de poésie et une distance onirique qui rappelle Kafka . Il théorise parfois aussi sur la justice des hommes qui le pourchassent sans raison précise. Le Procès n’est pas loin. Sauf que toute forme de culpabilité, factuelle ou ontologique, est étrangère à Sender et s’efface derrière l’inaliénable innocence de celui qui chérit la vie et la liberté.  D’ailleurs, il n’y a pas d’autres raisons, justement, à sa condamnation que cette liberté constitutive et invétérée. Joaquin est leur ennemi parce que les franquistes « ont réalisé qu’il avait conquis la liberté, comme s’il leur avait volée »…

 Cependant la conscience du fugitif est ouverte à toutes les rêveries. Encyclopédiques ou fondées sur l’anecdote (comment arrêter de fumer), cocasses ou érudites (la symbolique du chiffre 3 dans les Evangiles), elles embrassent de multiples sujets et fourmillent de réflexions libertaires et parfois misogynes comme peuvent l’être les dandys. Ramon Sender fait des confidences de son personnage en marge du monde et en sursis un véritable art de la fugue… Car, à l’inverse de son corps toujours  privé de liberté ( qu’il soit caché dans le clocher, sous surveillance rapprochée au tribunal ou dans le château où il est assigné avant son exécution), son discours se dérobe toujours à la claustration et ne cesse de pousser dans des directions inattendues, au-delà des murs de l’ordre social. Les trois marottes du clocher, variations chrétiennes des  Parques, sont un bon exemple de l’écriture libre, espiègle, protéiforme et baroque de Sender. Martina et son marteau, Pelagia et ses bras qui n’attrapent que de l’air, Euphemia munie de sa faux et affligée d’une chauve-souris qui pendouille à son nez, deviennent rapidement douées de parole et devisent avec le reclus du cocher. Puis, par le jeu de l’analogie, elles ravivent, jusqu’à se confondre avec elles, le souvenir de trois anciennes maîtresses du narrateur dont il nous brosse des portraits truculents. Dans la deuxième partie du roman, les trois poupées horlogères sortent du souvenir et apparaissent aux côtés du « fugitif » (assistant à son jugement et lui rendant visite avant son exécution) en amantes frivoles, hypocrites, jalouses et monomaniaques. En bon marionnettiste, Sender anime ses poupées en nous faisant voir les fils… Poupées gigognes, personnages-prétextes, elles n’ont pour vocation, comme bien d’autres situations ou personnages du roman (on pense aux passages à l’humour absurde où Joaquin croit reconnaître la fée Urgande sous les traits du juge, du chef de la garnison du château ou d’une mendiante à la jambe plâtrée…) que d’être au service de la plume du malicieux Sender et de son extraordinaire talent de conteur. Récit drôle, philosophique, irrévérencieux, parfois poétique comme du Giraudoux, étrange comme du Kafka, Le Fugitif, est, comme il se doit, un roman qui ne cesse de prendre la tangente pour célébrer la liberté.

David Legoupil

Category Littérature étrangère, Littérature européenne

Comments are closed.