Des putains meurtrières / Roberto Bolaño

9782267019742Dans ce recueil de nouvelles du chilien Roberto Bolaño, il n’est pas uniquement question de prostituées, même si elles ont un rôle non négligeable. L’auteur y parle de littérature – beaucoup -, de diverses formes d’exil, de rencontres avec des fantômes du passé et de lentes descentes aux enfers, des faubourgs d’une métropole indienne à ceux de Bruxelles, en passant par un trou perdu au Mexique ou par les beaux quartiers parisiens.

 Il est toujours délicat de se livrer au commentaire d’une œuvre fragmentée, ici en treize nouvelles forcément inégales, mais globalement captivantes. Chacune d’entre elle suffit toutefois à immerger le lecteur dans un univers géographique et humain confiné où une somme de détails en apparence insignifiants émaille les quêtes désespérées et rencontres inachevées de personnages livrés à eux-mêmes. Se situant en apparence dans le plus pur style des « conteurs » sud-américains héritiers du réalisme magique, Bolaño ajoute toutefois sa « patte » : chez lui, ce ne sont pas tant les situations qui perdent les personnages, mais des personnages déjà indéfinis qui semblent créer eux-mêmes des situations augmentant leur trouble. C’est dans leur perdition, leur « absence au monde » que se nichent les passages les plus remarquables du recueil, de « Gomez Palacio » à « Buba » en passant par « Derniers crépuscules sur terre » ou « Dentiste ». Les récits font la part belle à la subjectivité du narrateur et/ou personnage principal (l’auteur ? son double ? son reflet ?), à son absence de réponses, à sa mémoire volontairement défaillante, à son analyse inachevée qui laisse le lecteur finir ce que les lignes ont initié.

Volontiers pourfendeur de la diaspora chilienne post-Allende et de la littérature chilienne moderne en général, Bolaño s’interroge et nous interroge sur la création littéraire, le sens des évènements décrits (en ont-ils vraiment un ?), l’absence de nécessité d’expliquer le mystère, l’attraction, la répulsion. Tour à tour joueur de foot du FC Barcelone, fils d’une actrice porno, professeur de littérature échoué dans une ville déserte, spectre contemplant son propre cadavre, toujours exilé – en Europe ou au Mexique -, le narrateur/personnage principal ne décide jamais de rien et se laisse porter par des éléments qui s’imposent à lui, terreau fertile sans volonté apparente. En découle une certaine conception de la curiosité, d’une écriture libérée de ses règles et contempteurs, d’une création où créateurs et créatures ne font qu’un dans leur indécision. Le refus de choisir des personnages (de l’auteur ?) nourrit son imagination dans des apparences forcément trompeuses et des préjugés forcément incomplets ; bref, dans des images, un ressenti qui s’impose au réfléchi et fait ressortir l’essence de la véritable création : son imprévisibilité et sa subjectivité.

Ainsi, les « descentes aux enfers » que constituent la plupart des nouvelles ne sont que des promesses de commencement, des prémisses d’une autre œuvre qu’il restera éternellement à écrire, des invitations lancées au hasard, sans véritables conclusions, sans véritables points finaux, au but encore à définir. Un peu comme ces nuits avec des prostituées, toujours trop courtes et s’évanouissant dans le fracas des gouttes s’écrasant sur l’émail d’une mauvaise douche, le bruit sourd d’une porte qui se referme ou le silence d’un lit à moitié vide. La littérature serait-elle, en fin de compte, cette putain meurtrière qui se défait de l’auteur, l’abandonnant, seul et indécis, à la poursuite de nouvelles lectures et de nouveaux écrits (« Vagabond en France et en Belgique ») ? Ou l’invitation à une discussion à jamais inachevée à laquelle l’auteur renonce à mettre un point final, laissant ses personnages pérorer dans le vide au gré du lecteur (« Le retour ») ? Qui lira saura, ou a minima sera invité à se poser la question dans l’errance parfois burlesque des ambiances singulières que lui proposeront ces « putains meurtrières ».

Thibaud MARIJN.

Category Littérature étrangère, Littérature sud-américaine

No angel / Jay Dobyn

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Jay Dobyns a toujours été un sportif challengeur et compétitif. Suite à une mauvaise blessure, il oriente sa carrière vers la police, où il devient un agent du BATF (Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives). La mission qui va être la sienne durant deux années, et qui est le sujet de ce livre, sera à jamais la plus marquante de sa carrière.

En 2001, il infiltre le plus célèbre des clubs de motards américains, les Hells Angels, dans le but d’amasser assez des preuves pour les inculper sous l’accusation de crime organisé.

Jay Dobyns va ainsi devenir « Bird », membre des Solo Anges, club de motard qu’il anime avec différents agents infiltrés et repris de justice qui sont devenus des « indics » au fil des années. Avec son physique de culturiste, sa harley, ses tatouages, et son franc parler, Bird se fait rapidement remarquer et apprécier. Rapidement et presque trop facilement, note t-il. Un de ses membres les plus solide, Bad Bob, le prend sous sa protection, et lui conseillera de quitter les Solo Angels pour devenir un prospect chez les Hells Angels, c’est à dire un postulant au rang de membre officiel.

Pour Bird la plongée en apnée commence. Il étaye sa nouvelle identité, celle d’huissier mercenaire, il s’invente un passé de drogué qui lui interdit de retoucher à quoi que ce soit (un agent infiltré ne peut même pas consommer de marijuana sous peine de risquer son dossier le jour de l’audience !), il a une petite amie (un agent infiltré également), il aime les armes et est un sacré bagarreur….Bref, il a tout pour plaire. Mais sa témérité n’est pas que feinte. Ambitieux, exigent, impatient, il dépassera toutes les limites de sa hiérarchie pour simuler le meurtre d’un membre d’un gang rival afin de gagner plus rapidement ses gallons.

Dévoré par son ambition, son moral et son intégrité vacillent. Retrouver les limites de son rôle lui paraît de plus en plus déroutant.

Jay prenait les HA de haut. En débutant sa carrière d’agent infiltré, il se voyait côtoyer des bandits en costume trois pièces, fréquenter les plus belles femmes et enquêter sur la drogue la plus pure et les armes les plus dangereuses. Il lui semble ne fréquenter  que des délinquants sous meth, des femmes battues, des prostitués à la sauvette et des enfants sans avenirs.

La facilité avec laquelle il crée des liens le dépasse lui-même, il est le premier à voir les failles de son plan ; leurs blousons sont de toute évidence neufs et n’ont jamais été portés, il s’invente un passé de camé pour ne toucher à rien et ne prend pas les mêmes risques à moto. Et pourtant….Bird se prend au jeu.

Jay définit au début du livre sa famille comme de sa « carte postale ». Sa femme l’aime, et s’occupe bien des enfants. Son fils fait du sport, sa fille joue de la guitare. Quand il a quelque jours de repos il vient s’occuper du jardin.

Mais petit à petit il n’arrive plus à laisser Bird à la porte. Il rentre sale et habillé en motard, il alui semble perdre son temps lorsqu’il est chez lui, à tel point que sa famille évite de s’y trouver en même temps.

 Pour tenir le coup, Jay abuse de toutes sortes de médicaments et commence à se perdre entre ses deux personnages. Lui qui voyait les choses de façon si manichéenne, entre sa carte postale familiale et ses bandits de bas étage commence à ne plus savoir s’il est d’avantage lui-même dans les habits de Bird ou dans ceux de Jay…

 Quelque chose le fascine chez les HA. Et pourtant ce n’est même pas la moto, hobby qu’il n’affectionne même pas spécialement. Quelque chose dans leur fraternité, dans la folle extrémité de leurs liens lui donnerait presque envie de confier sa vie à ses « frères ». Le genre de camaraderie que l’on crée au front ou dans les situations de rare intensité de l’existence.

 Mais l’expérience doit bien prendre fin, et le piège se refermer.

Peut-être est-ce le reste d’une certaine culpabilité si cette partie de l’affaire est la moins détaillée (le livre fait pourtant plus de 500 pages.).

 Cette fin un peu rapide gâche quelque peu le style soutenu du récit. S’il ne s’agit en aucun cas de grande littérature, le sujet reste passionnant et bien mené. Dobyns affronte clairement la destruction de son monde manichéen, et de sa morale américaine. Le ton simpliste des premières pages laisse la place à une introspection plus profonde, d’un homme plus complexe qu’il n’y paraît sur un système moins opaque et moins simple que l’image d’Epinal que l’on en connaît.

Emma Breton

Category Essai

Entretien avec Reinhold Messner

story_messner1Reinhold Messner est l’un des plus grand alpinistes du XXème siècle. Connu pour ses grandes premières, comme l’ascension de l’Everest en solo sans oxygène, il est le premier alpiniste a avoir vaincu les 14 sommets de plus de 8 000 mètres. Nous le connaissons pour être l’auteur de nombreux livres qui nous ont passionné. Il a aimablement accepté de nous parler de son parcours, de ses livres et de sa vision de l’alpinisme aujourd’hui.

 Les alpinistes de haute montage sont connus pour leurs aptitudes sportives, mais aussi pour une certaine tradition de l’écriture. En effet,  emporter un journal de bord fait pourtant partie de la culture de nombreux grimpeurs. Comment expliquez vous cet attachement à l’écriture, vous qui êtes l’auteur de nombreux livres ?

 Tout d’abord, la tradition de la haute montagne n’est pas tant un sport qu’une discipline, une aventure.  Et l’aventure relève du domaine de l’émotion, il est donc possible de communiquer dessus.  Les vrais sportifs, eux, parlent de chiffres, de records : combien de temps, de minutes, de mètres….C’est donc différent. Mais à présent la haute montagne devient un sport, et il est possible que dans les prochaines générations il soit difficile de trouver un grimpeur qui tienne encore un journal…Depuis ces dernières années, j’ai également remarqué que beaucoup de grimpeur postent beaucoup d’informations sur internet, ce qui ne leur laisse plus tellement l’envie de faire un livre par la suite. J’ai aussi remarqué que beaucoup de livres d’alpinistes, en tout cas en Allemagne, sont en fait écrit par des « nègres », et il devient alors difficile pour ces « ghostwriters » de décrire les véritables émotions propres à une aventure qu’ils n’ont pas vécus.  Vous pouvez être un brillant écrivain, savoir écrire, mais raconter de vraies aventures, ce n’est pas pareil. Ecrire un événement comme celui-là ne demande pas d’être un grand écrivain, il n’y a pas besoin de fantaisies, vous ne faites que transmettre ce que vous avez vécu là-bas.

C’est donc quelque chose de très personnel ?

 Oui en effet. C’es très important qu’un alpiniste retransmette ce qu’il a ressenti, car la vérité est vraiment très forte.  Si vous changez quoi que ce soit le livre ne sera pas le même. Par exemple beaucoup ne sont pas disposés à parler de la peur que l’on ressent inévitablement là-haut… mais pourtant la peur et le désespoir font parties intégrantes de cette aventure, et il est très important de ne pas les occulter.

Dans « Nanga Parbat », vous narrez comment vous avez escaladé le 9ème plus haut sommet du monde, une expédition où votre plus jeune frère Gunther a perdu la vie. Vous parlez également de ces « contrats » qui lient les alpinistes à leur chef d’expédition. Ces notions de hiérarchie peuvent étonner les lecteurs qui n’y sont pas habitués.

 Vous devez d’abord savoir que le Nanga Parbat est une montagne particulière pour les allemands. Dans les années 30, les allemands ont tenté d’escalader ce sommet , et ils l’ont fait de la même façon que les nazis organisaient leur monde si l’on peut dire. Le chef d’expédition était un peu comme un Führer, et il pouvait faire l’ascension avec les autres alpinistes en les dirigeant comme s’ils étaient des soldats.  Mon expédition eu lieu en 1970, mais notre chef se comportait comme dans les années 30. Nous devions donc signer un contrat avant d’entreprendre l’ascension, pour certifier que nous nous engagions à suivre les directives de notre chef.  Mais hélas il n’avait aucune idée de ce qu’était réellement la haute montagne, donc de là comment donner des ordres ? Nous ne pouvions même pas, d’après notre contrat, nous exprimer sur l’expédition, lui seul en avait le droit exclusif…Il a donc raconté de nombreux mensonges et nous ne pouvions rien dire. J’ai tenté de protester. Et j’ai perdu, car je n’avais légalement pas le droit de lui répondre…Je n’ai pu publier mon livre que 30 ans plus tard ! J’avais pourtant voulu le faire rapidement, sous le titre de « Fusée rouge sur le Nanga Parbat » mais cela a été impossible en raison de ce contrat. Pour moi cette censure est un acte de fascisme ! Le contrat ne prévoyait pas de fin dans le temps, même alors que le chef de l’expédition n’est plus vivant…Un tel contrat n’était pas légitime, et ce n’est que maintenant que la justice commence à le réaliser. En France, vous avez connu des débats similaires avec l’expédition sur l’Annapurna en 1950, menée par Maurice Herzog. Herzog était certes un grand alpiniste, mais ce n’était pas le leader naturel de cette expédition. Gaston Rebuffat, Lionel Terray et Louis Lachenal étaient de meilleurs alpinistes. Mais ils avaient tout trois également signé un contrat accordant à Herzog seule le droit de raconter cette ascension.  Dans la rédaction d’Herzog, Lucien Devies qui gérait l’organisation de l’expédition a joué un grand rôle, il a orienté le livre de sorte à décrire une expédition française, un succès français avec un héros français, en la personne d’Herzog. Lucien Devies était très inspiré par la philosophie allemande des grimpeurs des années 30 que je vous aies évoqué.

 Toujours dans Nanga Parbat, vous évoquez ce besoin d’obtenir des preuves d’une ascension réussie pour ne pas être remis en question. Il est en effet difficile de faire la démonstration de ces exploits, loin de la couverture médiatique dont bénéficient les sportifs de compétition par exemple. Mais paradoxalement c’est aussi cette intimité, cette solitude qui fait la richesse de l’alpinisme. Cette solitude est selon vous une épreuve ou une force ?

 Je pense que c’est cela la clef de ce genre d’aventure, être réellement en dehors de la civilisation. De nos jours, il y a de plus en plus de gens sur les sommets des montagnes…même sur les pics de plus de 8000 mètres comme l’Everest. Donc il n’y a plus tellement besoin de preuves, les gens vous voient ! Mais en 1978 j’ai fait l’ascension du Nanga Parbat en solitaire, c’était un exploit que peu de gens pensaient possible ! Dans ces circonstances il me fallait une preuve, car je n’avais pas de partenaire pour attester de ma réussite. Emporter un appareil photo n’est pas simple non plus, il peut se perdre, ou la photo peut ne pas avoir été prise du sommet.  De même si vous deviez mourir sur le retour personne ne saurait que vous avez réussi. Alors j’ai eu l’idée de laisser au sommet un tube d’aluminium avec mon nom inscrit dessus.  Il a bien été retrouvé plus tard. Mais pour moi ce n’est pas vraiment important.  En mai je repars pour l’Himalaya, que les gens le croient ou non ! J’ai 68 ans et je vais adorer ça, vivre dans la nature sauvage quelque temps ! Tout ce qui compte pour moi c’ est de revenir avec une nouvelle expérience enrichissante. L’aventure ne devient réellement possible que si vous êtes vous mêmes, même au bout du monde ! Sinon c’est ce que l’on appelle du tourisme…et c’est ce que je vois de nos jours à l’Everest…

Dans l’Everest sans oxygène, vous parlez de cet exploit sans précédent, l’ascension de du plus haut sommet du monde sans apport d’oxygène artificiel, dans ce qui est appelée la « zone de la mort », au dessus des 7000 mètres, là où l’oxygène se fait plus rare. Cet exploit a depuis été renouvelé, et depuis beaucoup de gens partent à l’assaut de l’Everest, certains y laissent même la vie. C’est ce que l’on appelle des expéditions commerciales et elles coûtent très chers ! Dans son livre « Tragédie à l’Everest », Jon Krakauer conclue que l’accès à ce toit du monde devrait être limité aux seuls alpinistes aguerris pour éviter l’accident gravissime qui a couté la vie à de nombreuses personnes du groupe qu’il accompagnait. Êtes-vous d’accord avec lui ?

 Je suis complètement d’accord avec Jon Krakauer mais pour moi réduire le nombre d’alpiniste est aujourd’hui impossible…Le Népal continue de vendre des permis pour l’Everest et cela rapport beaucoup trop d’argent pour qu’ils y renoncent.  Cela dit ces expéditions « commerciales » coûtent chers, certes, mais ce n’est pas le problème, même 100 ans auparavant, une telle expédition demandait beaucoup de financement, et s’y rendre sans argent ou sans avoir l’espoir de tirer une recette d’un livre était impossible. Non pour moi il s’agit d’avantage d’un alpinisme de « piste ». Les Sherpas montent en premier, ils tracent une voie, installent un campement et vous montez à votre tour.  Quand vous arrivez vous n’avez plus qu’à manger votre soupe et repartir ! Mais dans le temps, il fallait tout faire soi-même. Je devais penser à ce que j’allais manger, de quoi j’allais avoir besoin, ce que j’allais parvenir à soulever, combien de bouteilles d’oxygène je devais emporter… Mais de nos jours les personnes qui entreprennent ce type d’expédions n’ont plus ce genre de responsabilité , ils ne se sentent même plus en charge de leur propre vie, et c’est là le danger car ils ont la sensation que puisque tant de gens sont là pour les aider en cas de problèmes il n’y a plus aucun risque de mort. À l’inverse, si j’avais commis la moindre erreur lors de ma ascension du Nanga Parbat en solitaire, je ne serais plus là aujourd’hui. Mais de nos jours, les gens partent faire de l’alpinisme comme ils se payeraient des vacances hors de prix dans un hôtel tout compris. Dans un hôtel vous savez que le café est compris et peut vous importe bien alors comment il est fait…C’est ce qu’on appelle le tourisme. Mais à mon sens l’alpinisme commence là où le tourisme s’achève. Et si le tourisme peut aller jusqu’au sommet de l’Everest, je me pose bien la question de savoir où l’alpinisme peut commencer…Il reste d’autres sommets pour l’alpinisme, plus petits mais  vraiment plus difficiles…

Category Entretiens avec les auteurs

Là où croît le péril…croît aussi ce qui sauve / Hubert Reeves

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Il s’agit du dernier livre de Hubert Reeves,paru en septembre 2013. Le titre est un vers du poète Hölderlin que Hubert Reeves emprunte car il y voit la description de notre histoire : là où croît le péril écologique….croît aussi « l’éveil vert » , ce qui sauve….
Reeves partage son ouvrage en trois parties : – « La Belle Histoire » , celle de l’univers et de l’éclosion de la vie. –  » La moins Belle Histoire » , celle de notre effroyable pouvoir de destruction . Et  » L’éveil vert » qui nous sauvera , peut-être.
Rien de bien nouveau au fil des pages, mais un solide résumé de tout ce que nous savons déjà.
La Belle Histoire nous  montre que les lois de la Nature sont exactement celles qu’il fallait pour que la vie apparaisse, c’est pourquoi on les appelle « les lois fertiles ». Une toute petite différence et ….. »nous ne serions pas là pour en parler ». On a découvert en 1935 la présence de matière sombre,invisible, qui ne se laisse voir ni sous la forme de nébuleuses, ni sous celle de galaxies ou d’étoiles.Il y a cinq fois plus de matière sombre que de matière visible ! Cette matière sombre, dont nous ignorons la nature, exerce aussi une force d’attraction, elle gravite et participe à la formation des étoiles et des planètes. Elle fait partie de ce sans quoi « nous ne serions pas là pour en parler ». On a découvert également de l’énergie sombre qui augmente la vitesse d’éloignement des galaxies, de nature mystérieuse encore et tout aussi indispensable à ce qui fait que l’univers est tel qu’il est, c’est à dire propice à la vie.
Matière sombre plus énergie sombre constituent 95 pour cent de la densité de la matière cosmique.
 On a découvert le vent solaire : flux de particules d’énergie provenant du soleil dont la Terre est protégée par son magnétisme, magnétisme sans lequel, donc, nous ne serions pas là… Les êtres vivants reçoivent leur énergie de la combinaison du gaz carbonique, de l’eau et de la lumière solaire . Le gaz carbonique est peu abondant mais…il est sans cesse renouvelé par les indispensables éruptions volcaniques. Sans tout cela…point de vie.
La Terre à sa naissance est une boule de lave à plus de mille degrés. Des millions d’années seront nécessaires à son refroidissement qui permettra que la vapeur d’eau de son atmosphère se condense en nappes aquatiques  dans lesquelles, mystérieusement,des cellules vivantes vont apparaître. Dans cette première partie ,est recensé , de façon très pédagogique,  tout ce sans quoi nous ne serions pas là….
La Moins Belle Histoire, en seconde partie, étale les méfaits dont nous nous sommes rendus auteurs.Depuis 100 000 ans, l’homme fait disparaître des espèces animales, à commencer par les mastodontes et les mammouths. A l’heure actuelle, 90 pour cent de la forêt a disparu à Madagascar ,70 pour cent des espèces d’oiseaux à Hawaï ,..au rythme actuel des disparitions , on aura perdu la moitié des espèces à la fin du siècle. C’est l’érosion de la biodiversité. Le puma est considéré comme éteint ,point n’est toujours besoin de chasseurs pour exterminer une espèce, quand elle n’a plus assez d’espace , une espèce s’éteint d’elle même.
 Dans l’atmosphère, 30 pour cent de gaz carbonique en plus, chiffre qui devrait doubler dans les décennies à venir. Mais…,et c’est la troisième partie, voici qu’apparaît l’ « Eveil vert ». Dès 1960, le dangereux pesticide DDT est interdit aux Etats -Unis et le commandant Cousteau empêche le dépôt de déchets radioactifs en Méditerranée. On sait maintenant que la disparition d’une espèce affaiblit un écosystème entier : l’éradication du loup au vingtième siècle aux USA a entraîné la prolifération des coyotes . L’éradication des coyotes qui a suivi a entraîné la prolifération des renards qui ont fait disparaître certaines espèces d’oiseaux aquatiques. La disparition du loup a eu pour conséquence aussi la prolifération des wapitis dévorant des plantes et des fleurs indispensables à la vie des papillons,oiseaux et castors des lieux . La réintroduction du loup a rétabli l’équilibre!
On pourrait penser que la Nature a atteint son niveau d’incompétence en permettant la venue de l’homme qui la menace. Mais elle l’a doté de compassion, ce qui lui permettra peut-être de coexister avec sa propre puissance. Il est prouvé dans une étude,  chiffres à l’appui, de Steven Pinker,  que la violence entre humains diminue. Malgré ce que l’on peut croire , le vingtième siècle est celui qui a fait le moins de victimes  proportionnellement à la population.
Rappelons nous qu’aux temps des Romains mille victimes humaines et animales pouvaient succomber en un jour !
Le réveil vert est un nouvel humanisme qui prend conscience de l’interdépendance de tous les êtres vivants.
Dans un parc national américain, une nouvelle pancarte vient d’être placée : Ne cueillez pas ces fleurs, comme nous, elles ont le droit d’exister. Il est à espérer que c’est le signe d’un nouvel état d’esprit humain.
D.B.
Category Essai

Entretien avec Antoine-Gaël Marquet / Indicateurs de progression urbaine

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Lire la critique du livre 

Antoine-Gaël, pouvez vous nous parler de la genèse de votre livre Indicateurs de progression urbaine ?

En 2012, j’ai fait des rencontres et vécu des instants qui m’ont fait penser que j’avais accumulé suffisamment d’expérience de vie à Paris où je vivais depuis un an pour pouvoir écrire quelque chose. Je travaillais alors sur un autre projet de texte qui n’a pas vraiment abouti. J’ai écrit Orgie de poisson et me suis dit que je pourrais lui adjoindre et reprendre en profondeur des textes plus anciens. Cela explique la division en plusieurs parties, pour autant je me suis efforcé de beaucoup retravailler à unifier. Tout en laissant une idée de brume du début à la fin du livre. C’est un équilibre très délicat.

Comment définiriez-vous le ton de cet ouvrage et quelle en est la part autobiographique ?

Le texte est autobiographique dans la mesure où quasiment toutes les anecdotes, notamment ferroviaires, sont exactes, notées scrupuleusement et réemployées ensuite. Comment font certains pour s’ennuyer alors qu’il suffit d’observer les mouvements de foule pour trouver deux mille histoires à raconter ? C’est important d’être capable de s’émerveiller de n’importe quoi et de ne jamais devenir indifférent. En ce qui concerne les personnages, ils sont très souvent inspirés de rencontres réelles.
Partant de ce matériau, j’ai ensuite largement romancé. C’est difficile d’écrire sans s’inspirer de sa propre expérience. Et si l’on ajoute le fait que l’action se passe à Paris, j’ai vraiment l’impression de prendre un risque. Les petits romans nombrilistes parisiens ne manquent pas. Pour autant, il s’agit de la ville où je vis et que j’aime malgré tout ce que l’on peut en dire de mal. J’essaye de montrer une image différente, la ville vécue par une jeunesse confrontée aux problèmes que l’on connaît et qui ne correspond pas aux stéréotypes du parisien détestable et creux.


La ville est une sorte de personnage du roman…

Oui, je joue sur l’ambiguïté consistant à se demander si l’on se trouve toujours à Paris ou si l’on s’en éloigne peu à peu vers une ville plus ésotérique. Une métropole fantasmée de laquelle il n’est pas facile de s’échapper, labyrinthique et d’une laideur esthétique. La ville peut devenir totalitaire alors que c’est là-même que se développent les idées progressistes. De même, la ville est le lieu avec la plus forte concentration humaine et il est pourtant si facile de s’y sentir seul. Les paradoxes de ce genre rendent la thématique urbaine particulièrement riche et captivante, de quoi laisser imaginer encore bien des créations futures…

Parlez-nous du narrateur qu’on suppose être le personnage principal de vos nouvelles ? S’agit-il d’un seul personnage que les autres rencontrent et appréhendent différemment ou bien est-il une multitude de personnes toutes identiques ?


J’ai voulu brouiller les pistes et mettre en place une atmosphère de doute constant. Il y a de nombreux indices qui montrent que l’univers est cohérent d’un bout à l’autre mais tout autant qui rendent les parties distinctes. Je n’ai pas la réponse moi-même, j’aimerais bien que les lecteurs me rapportent et développent leurs propres hypothèses car je ne suis pas le seul maître de ce que j’ai écrit. Pour ma part, je pense tout de même qu’il s’agit de la même personne qui passe de loin en loin, effectivement vue par des personnalités différentes. Mais je n’impose pas cette possibilité plutôt qu’une autre.


Selon vous, les situations vécues par vos personnages sont-elles réelles ? Comment celles-ci s’inscrivent-elles dans nos préoccupations contemporaines ?


Toutes les anecdotes sont réelles bien qu’elles semblent parfois improbables. Pour autant, le texte ne se veut pas réaliste au sens strict. Je n’ai pas cherché à situer l’action avec précision. Le vraisemblable n’est-il pas plus fascinant que la réalité ?
On remarque que le narrateur est confronté à une situation pré-révolutionnaire sur laquelle il ne nous donne pas davantage d’informations. Parce qu’ils ne savent pas comment s’en sortir, les personnages font semblant de ne pas penser. Si les préoccupations qui apparaissent dans ce texte sont courantes et non solutionnées, il est important de continuer à se les poser et à les poser au lecteur en espérant qu’il ne se contente pas de la surface des mots.

Il apparaît dans votre recueil une sorte d’urgence à vivre. Les personnages semblent faire partie d’une population blasée qui se conforte dans le fatalisme d’une situation insatisfaisante. Mais cet immobilisme les condamne-t-il réellement à se contenter de fonctionner et s’éteindre dans les habitudes de leur condition ?

Urgence à vivre, oui, puisque qu’ils vivent dans l’instant et n’envisagent pas un avenir très prometteur. Je tiens à dire que je ne suis pas pour ma part aussi pessimiste que ce qui peut ressortir de ce texte. L’époque, la notre en l’occurrence, mais c’est valable pour celle que vous voudrez, aussi répugnante soit-elle, n’en est pas moins intéressante car il s’y passe des millions de choses, la pensée n’y est pas si pauvre qu’on voudrait nous le faire croire, il y a tant à apprendre que c’en est étourdissant. Peut-être que les personnages ne sont pas capables de voir cela, mais il s’agissait aussi de sublimer et adoucir leur noirceur par l’écriture. Moi-même, j’ai évolué depuis l’écriture de ce livre et j’espère pouvoir proposer des personnages plus sympathiques dans des textes futurs.

Quels sont les écrivains qui nourrissent votre écriture ?


C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre. Il faut toujours se méfier des gens qui citent un auteur préféré, un livre fétiche, avec une assurance effrayante. Ce n’est pas le signe d’une grande curiosité. On se nourrit de tout, et pas seulement de littérature, et cela donne pour chaque individu un mélange unique qu’il peut mettre en valeur en créant quelque chose et en insistant sur des détails minuscules, ceux que lui seul a pu voir. Je lis beaucoup, tant des classiques que des auteurs contemporains et en devenir. Les auteurs japonais, par exemple Ryū Murakami, m’intéressent justement pour cette capacité à insister là où personne ne l’aurait fait. Italo Calvino m’a beaucoup inspiré pour appréhender mes villes ainsi qu’Alain Robbe Grillet qui a écrit Dans le labyrinthe. Pour le reste, je lis beaucoup de choses : Albert Camus, Boris Vian, Léon Tolstoï, Valery Larbaud, René Char, Paul Léautaud, etc. Il y a sans doute beaucoup d’eux dans mes textes et bien d’autres encore que j’oublie.


Quel genre d’auteur êtes-vous ? Vos journées d’écriture sont elles organisées ou êtes vous plus dilettante ?


Il n’y a aucune organisation et surtout pas d’habitude, de rituel, d’absorption de substances bizarres. Je ne m’impose pas de séances régulières d’écriture. Mes projets restent très longtemps dans mes pensées uniquement où ils mûrissent et se précisent, puis il y a une sorte de déclic qui peut être provoqué par n’importe quoi, par exemple une rencontre, et le texte sort alors sans trop de difficulté et en peu de temps. Je n’écris pas de façon régulière, plutôt par périodes et dans un état d’esprit particulier. Ce livre a été écrit la nuit, mais je me suis rendu compte que le matin avait aussi ses avantages. En fait, je n’arrive pas encore bien à me discipliner mais cette activité reste pour le moment un plaisir personnel incontrôlable. Je me considère toujours en apprentissage et en recherche, que ce soit dans les sujets d’écriture que dans la façon même d’écrire. Si ces derniers temps je n’ai pas beaucoup écrit, je ne suis pas inquiet, car je sais que cela revient toujours et les idées ne manquent pas. Ce serait formidable si j’avais moins de temps disponible car la rareté est un excellent stimulant.


En cette rentrée littéraire, quels romans ont retenu votre attention ?

Généralement, j’ai toujours une rentrée littéraire de retard et lis les livres sortis l’année précédente. Ce n’est pas un problème dans la mesure où la littérature est pertinente sur le long terme. Est-ce qu’on l’oublie un peu parfois ? Cela n’a aucune importance de lire un livre qui vient de sortir ou un classique d’il y a deux siècles.
Cette année, j’attends avec impatience le troisième livre de François Beaune chez Verticales, La lune dans le puits. L’univers mis en place dans Un homme louche était incroyable. Là, il semblerait que ce soit complètement différent mais c’est bon signe d’être capable de faire cela.
J’attends aussi, mais avec pas mal d’appréhension, le dernier livre de Chloé Delaume, et chez L’arbalète/Gallimard, Intérieur de Thomas Clerc, pour voir comment il peut décrire son appartement avec autant de précision.
Pour le reste, je me laisserai convaincre par les conseils enthousiastes de mes amis libraires et par mon instinct de lecteur. La profusion d’ouvrages publiés c’est aussi la certitude de toujours trouver quelque chose à son goût, un peu par hasard parfois.

Et pour terminer sans aucune transition, quel serait votre pouvoir si vous étiez

un super-héros ?

C’est amusant que vous posiez cette question puisque l’un des projets que j’ai en tête propose justement, à travers autant de nouvelles, plusieurs portraits de personnages qui ne sont pas des super-héros et qui, malgré leur absence de pouvoir vivent des épisodes étonnants. Le super-héros américain ne me fait pas du tout rêver, les personnages d’apparence ordinaire sont bien plus intéressants.

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Category DuB éditions, Entretiens avec les auteurs

Indicateurs de progression urbaine / Antoine-Gaël Marquet

couv HD« Vivre à Paris, c’est passer quelques journées comme volées ». Antoine-Gaël Marquet est un jeune auteur de 26 ans qui réside sur la butte Montmartre. Un point de vue idéal pour observer Paris. Pour en tomber amoureux, aussi. La détester, parfois. Mais être en tout cas suffisamment fasciné pour lui consacrer tout un roman. Et pas n’importe lequel : un premier roman. Dans celui-ci, la ville s’étend, tentaculaire, pour occuper toutes les pages. Tout l’espace. Loin d’être seulement un décor, Paris se comporte dans ce livre en véritable personnage aux multiples facettes. Paris, cette jeune femme à la beauté indéniable. Paris, cette prostituée fatiguée. Paris, cette vieille femme fragile. Ce cadavre latent. Entre amour et haine, dégoût et fascination, l’auteur nous livre dans ce premier livre réussi les mille et un visages de la capitale. Bien sûr, on y trouve aussi des personnages de chair et d’os, mais qui pourraient aussi bien être des allégories de la ville elle-même. En particulier ce personnage principal, que l’on suit tout au long de ce premier roman, entre déambulations en métro, sexe, expériences culinaires… Autant d’occasions de se laisse happer avec lui par la ville mais aussi de réfléchir au sens de l’existence, s’il y en a un. « La vie quoi ».

Alors, un roman à réserver aux parisiens ou aux amoureux de cette ville ? Pas du tout. A travers un style exigeant et percutant, Antoine-Gaël livre un regard sur des questionnements universels et parvient à réaliser dans le même temps une peinture fascinante de Paris. Agrémenté de photos   de l’artiste Zofie Taueber, où la ville côtoie le surnaturel, chaque chapitre nous plonge dans une tranche d’univers urbain. Gris. Cynique. Et tellement juste…

Élodie Soury-Lavergne

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Category DuB éditions, Littérature française

Certaines n’avaient jamais vu la mer / Julie Otsuka

certainesCertaines n’avaient jamais vu la mer… Mais pourtant elles s’étaient engagées sur la foi d’échanges épistolaires à un mariage avec un japonais parti chercher une vie meilleure aux États-Unis… Banquier, hommes d’affaires, comptables, toutes rêvaient de cet horizon nouveau promis par leur fiancé aventurier, celui là qui les arracherait à leur vie paisible à la campagne, ou à une existence austère en ville… Toutes n’étaient pas heureuses, mais toutes s’étaient embarquées avec la confiance de leur jeunesse. Ces jeunes japonaises découvrent en Amérique une réalité bien différente; des époux tout aussi laborieux et pauvres que la famille à qui elles ont dû dire adieu malgré elles, des conditions de travail éprouvantes, une vie maritale contraignantes, et une situation sociale d’étrangers et parfois de parias.

Certaines s’investissent et parviennent à s’intégrer. Certaines y échouent et demeurent des îles au milieu d’un océan qui leur est hostile. Certaines ont des enfants et découvrent le bonheur de fonder un foyer à elles malgré tout. D’autres y échouent. Certaines aiment. D’autres meurent. Parfois d’épuisement. Parfois épuisées elles mettent fin à leurs jours…

Julie Otsuka raconte d’une voix mélodieuse le destin de ces femmes. Une voix qui est multiple, qui retrace le parcours d’un peuple, de femmes placées par les aléas de leurs existences à un carrefour difficile d’une histoire qui les dépasse.

En 1941, la base aérienne de Pearl Harbor est bombardée. Les Japonais deviennent des ennemis, objets de méfiance et de rejet. Exclues, menacées, violentées, certaines de ces femmes essaient de fuir, de veiller sur les leurs, de survivre. C’est la voix de ce combat silencieux, mené par des personnes simples et courageuses, que l’auteur essaie de rendre dans ce beau roman, couronné en 2012 du Prix Femina étranger.

Le choix du titre, « Certaines n’avaient jamais vu la mer » transmet un peu de la naïveté de ces japonaises, mariées à un destin qu’elles n’auraient pu imaginer. Ce livre redonne vie, ou rend audible, le chant triste de celles qui ont souffert en silence, et que l’Histoire oublie souvent.

Emma Breton

Category Littérature américaine, Littérature étrangère

Limonov / Emmanuel Carrère

limonovLimonov n’est pas un personnage de fiction, il existe vraiment, l’auteur, Emmanuel Carrère le connaît et ne l’en décrit pas moins comme un être aux idées violentes, d’obédience fasciste et peut-être un raté.
Limonov est son nom d’écrivain, car il écrit, et beaucoup et il est reconnu. Petit, il admirait son père militaire avant de se rendre compte que celui -ci n’était qu’un garde chiourme anonyme dans le régime soviétique.  Il gardera de cette désillusion le désir d’être, lui,quelqu »un que l’on respecte ,que l’on craint, admire,quelqu’un de dangereux, capable de tuer comme il dit.
Son parcours est surprenant, incroyablement varié et nous permet de suivre l’histoire de son pays, il est Russe, de l’époque de l’URSS sous Brejnev au chaos de la Russie actuelle.
Limonov a été voyou en Ukraine avant de découvrir ses talents d’écriture, personnage de l’underground artiste soviétique, émigré russe à New York quasi clochard, majordome chez un milliardaire de Manhattan, écrivain branché à Paris, soldat improbable au côté des Serbes , chef charismatique d’un parti néo-fasciste pour jeunes Russes paumés de l’après communisme…
Il se voit comme un héros, l’auteur dit qu’on peut tout aussi bien le considérer comme un salaud ou un raté, et on peut être surpris au fil du récit de le trouver aussi loyal, fidèle, fiable, rigoureux,  avec les femmes et dans la vie. Personnage complexe et paradoxal, donc.
Après ces débuts de petit voyou et un séjour en psychiatrie pour s’être taillé les veines, il se redresse par l’écriture qui le mène à rencontrer Anna qui tient un lieu bohème où se retrouvent des artistes underground. Sa liaison avec Anna le rendra même maître des lieux. Autour d’eux à la fois des fascistes et des sionistes impressionnés par la puissance militaire juive, toujours cette fascination de la force, de la puissance, la guerre, la révolution.Il pense que les dissidents exagèrent le totalitarisme, il ne sera pas écrivain dissident. Sa longue et fidèle liaison avec Anna cesse avec les troubles psychiatriques de celle-ci, il épouse la très séduisante Elena. En 1974, c’est avec elle qu’il émigre aux USA pour un voyage sans retour, on ne rentre plus en URSS à cette époque là.
La vie à New York est stupéfiante pour les deux Russes qui n »ont jamais vu un film américain, ceux-ci étant interdits. Ils ont quelques adresses d’émigrés comme eux ce qui permettent à Edouard(Limonov) d’écrire des articles dans une revue pour émigrés russes déçus qui forment un petit monde rance. Elena qui rêve d’être mannequin s’éloigne, le voilà seul sans travail ni femme ni amis,  proche de la clochardisation. Il découvre les relations homosexuelles, d’où plus tard son livre: Le poète russe préfère les grands nègres. Il aura une liaison avec Jenny, bonne chez un milliardaire. Au départ de Jenny, il prendra sa place et deviendra majordome zélé, car il fait bien tout ce qu’il fait, tout en haïssant les riches qu’il sert et en rêvant de la révolution, la vraie, violente qui remettra le bon ordre.
Il continue à écrire sa haine des classes , son envie, ses fantasmes sadiques, cela aboutira à son livre: Le journal d’un raté.
On a parlé de ses écrits à Paris, il va y être enfin publié chez Pauvert , il s’y rend et ce sera la période écrivain branché, provocateur.Il est avec Natacha, issue comme lui d’une grise banlieue soviétique, elle  boit , le trompe, il souffre, il est fidèle, lui, et monogame. C’est l’époque Gorbatchev, il détestera l’éclatement de l’empire et de la puissance soviétique, la force du KGB, il regrette l’URSS où chacun était fier de son pays, maintenant on leur a dit qu’ils étaient gouvernés par des assassins depuis 1917, le peuple a perdu sa fierté qui était sa seule richesse. Mais cela lui permet de revenir à Moscou et en vainqueur car ses livres s’y lisent avec délices, on n’avait jamais rien lu de tel ici ! Il y tient des discours où il méprise les faibles alors qu »autour de lui paradoxalement, il plaint son peuple et voudrait le protéger.
En 1991,il est invité en Serbie pour la parution d’un de ses livres. Le voilà enfin devant une guerre! Ilprend partie pour les Serbes et joue à la guerre, il parle du plaisir de la guerre.Cet épisode lui fermera la porte des éditeurs français pour lesquels il est devenu un quasi criminel de guerre.
De retour en Russie,il souhaite reprendre les armes avec un putsch militaire contre la démocratie qui échoue lamentablement. Il pense que la démocratie, comme le catholicisme veut répandre la bonne parole auprès de ceux qu’elle considère comme des sauvages. En Russie, c’est l’époque du chaos, des privatisations sauvages qui profitent à un million de Russes rusés et nantis, plongeant 150 millions d’autres Russes dans la misère.Tout est devenu à vendre ,autant le verdict du juge que la clémence du policier ou le tampon du fonctionnaire. Le rackett est partout.Les anciens du KGB privatisent leurs services et deviennent une mafia comme une autre.Dans l’armée on vend clandestinement les armes.
Limonov fréquente les  nostalgiques du communisme,les nationalistes furibonds. Il crée son parti politique néofasciste qui attire les jeunes désorientés des banlieues à qui il donne une raison de vivre. A la tête de son parti pitoyable il se vit comme un révolutionnaire au sommet de sa gloire. Leurs maigres actions sont des taggs, des banderoles,des troubles lors de manifestations officielles. Leur local s’appelle Le bunker, son amie Natacha prend le pseudonyme de Margot Fürher,le style est punk et gothique.
En Russie,après quelques petites années de démocratie mal gérée, le parti communiste s’apprête à revenir au pouvoir, mais les banques  ont besoin du démocrate Eltsine qui est prêt à privatiser à bas prix tout ce qui appartient à l’état. Elles vont assurer sa campagne et le faire élire. Edouard rêve toujours de révolution  et part dans les territoires qui appartenaient autrefois à l’URSS pour y allumer des foyers d’insurrection. Il sera soupçonné d’organiser des camps d’entraînement terroristes , en réalité , il n’en a organisé aucun….Mais il apparaît comme dangereux,son parti est interdit et il connaît la prison.
Il y découvre la méditation, qu’il pratique sérieusement, comme tout ce qu ‘il fait, de là, il connaît un bref instant « d’illumination » et déclare : »je ne retournerai pas aux émotions de l’homme ordinaire « .
Sa réputation d’écrivain de talent va accélérer sa libération et le voilà libre,écrivain adulé,guérilléro mondain, avec une femme qui l’aime…Il a 75 ans. Cette tranquillité convient-elle à cet être épris d’absolu ? Voir ses actuelles pensées à la fin du livre….
D.B.
Category Littérature française

Les bonnes consciences / Carlos Fuentes

les bonnes consciencesIl fallait bien parcourir près d’un siècle d’histoire politique mexicaine, du mitan du 19ème a la moitie du 20ème, pour conférer une telle ampleur sociale, sociétale et morale aux questionnements adolescents du jeune Jaime Ceballos. Une réflexion qui se révèle in fine plus complexe qu’on ne pourrait le croire, l’ironie mordante émaillant sans vergogne la majorité de l’œuvre laissant place dans les derniers chapitres à une gravite inattendue ou la mélancolie le dispute au renoncement d’une jeunesse déjà révolue. Si “les bonnes consciences” était un film, il serait une comédie dramatique tant le pathétique des personnages et des situations y est omniprésent et tant leur caricature initiale contient les ferments d’une dimension quasi tragique, a savoir une capacité a balayer la poussière de leur(s) envie(s)  sous un tapis de conscience constamment sali par les pieds crottés des bonnes manières.

Jaime Ceballos, une quinzaine d’années, est l’unique héritier d’une des familles les plus réputées de Guanajuato, ville coloniale, cultivée, berceau d’une élite économique et culturelle de bon aloi gardienne des bonnes valeurs et du bon goût. Autour de lui et de son éducation gravitent trois personnages essentiels : son père biologique tout d’abord, commerçant aux gouts et plaisirs simples faisant tâche dans l’univers de broderies et de manières affectées propres au rang des Ceballos ; sa tante, pur produit de sa lignée et déterminée à faire de Jaime le fils qu’elle n’a jamais eu ; son oncle, enfin, homme d’argent a la réussite indéniable, à la morale toujours inclinée du cote du parti dominant et désireux d’endosser les habits du chef de famille par ses pensums et sermons définitifs. Jaime va toutefois fomenter sa rébellion intellectuelle et morale autour d’un idéal complexe mâtiné de syndicalisme, de littérature et de catholicisme, se convainquant de la nécessité pour les hommes de transformer leurs paroles en actes et de sa responsabilité sociale et théologique envers eux. A l’origine et a la confluence d’une telle ambition trône un consortium hétéroclite de rencontres forme d’un jeune étudiant issu des classes populaires, d’un syndicaliste en fuite, d’un doute grandissant quant à l’identité de sa mère biologique et d’une statue géante du Christ sur la croix semblant s’adresser a lui. A lui seul.

La rectitude fantasmée du jeune Jaime commence par une classique reconfiguration des schémas de l’autorité : remise en cause d’une autorité institutionnelle trop pesante (celle de l’oncle) et trop hypocrite ; recherche d’une autorité de type « partenariat » et fondée sur la simplicité de la figure du père biologique, malheureusement trop faible pour s’imposer a la figure ombrageuse de l’oncle sentencieux et ne trouvant, de la sorte, grâce aux yeux de son fils exigeant. A ce schéma classique s’ajoute une forte dimension théologique volontiers rabaissée au rang « d’évangélisme » car trop attachée à la vérité des textes et non a une pratique sécularisée qui a appris a faire fi de certains principes encombrants : soit l’avènement sur Terre d’un royaume des Cieux ou les péchés seraient partages par tous de même que les richesses, donnant un coup de pied a la fourmilière trop bien organisée de cette élite artistocratico-bourgeoise rythmée par une bonne conscience qui arrange tant ceux qui veulent bien lui prêter une oreille attentive. La bonne idée de l’œuvre est d’ajouter a cette dimension théologique un discours critique plus global renvoyant dos à dos la bienveillance catholique et conservatrice bon teint des hommes de pouvoirs et d’affaires tout comme la prétention humaniste, sociale et bien-pensante très théorique venue « d’en haut », mais bien ignorante des réalités du monde. Tous deux coupables de « bonne conscience », tous deux fermant la porte au Royaume des Cieux comme a une société plus juste : recluses, égoïstes et individualistes dans leur quête de la salvation aux yeux de l’Eglise comme aux yeux des autres, elles ne constituent qu’une pathétique et éternelle quête d’accumulation de privilèges et de reconnaissances, symboliques cette fois-ci…

Pour donner un surplus d’émotions a une œuvre qui aurait très bien pu tourner au pamphlet désabusé et potentiellement simpliste, Carlos Fuentes possède de surcroit deux armes imparables. La première est son écriture, simple, précise et élégante, alternant avec bonheur toutes les postures du narrateur possibles et imaginables tout en s’attachant a une description très visuelle des lieux et des situations qui plonge immédiatement le lecteur dans le creuset des âmes symbolisé par cette ville coloniale aux ruelles étroites et aux couleurs changeantes. Successivement écrin, relique du passé, cité ennemie, labyrinthe chatoyant et protecteur, libération et emprisonnement, Guanajuato est un personnage à part entière dont l’auteur permet une immersion totale. Carlos Fuentes saisit également à merveille les postures affectées propres aux prétentieux discours d’adolescents vieillis par leur impossible ambition intellectualiste, rendant chaque tableau aussi vivant que possible, les paroles n’illustrant que des lieux, des gestes, des attitudes. Evitant ainsi le risque d’un récit poseur et alourdi par son propos vindicatif, il offre une véritable chronique qui le rapproche de la tradition du « roman d’éducation » qu’il visait en premier lieu.

La seconde est sa science des personnages, conférant a chacun d’eux une intensité inattendue, plaçant Jaime au centre d’un jeu complexe de sentiments et de pulsions adultes qu’il ne comprend que trop peu : dernier recours, dernière chance, dernière source d’apaisement pour un père prive de sa vie et de son épouse, trop prosaïque pour être digne des Ceballos ; seul objet d’affection et de désir d’une tante délaissée par son mari en tant que mère comme en tant que femme ; unique héritier de la famille et passage oblige de la transmission des affaires d’un oncle jouant au guide pragmatique et moral. Ce pathétique trio au lustre compasse et illusoire ne fait finalement que livrer un combat entre l’autorité et le sexe, une lutte entre pouvoir moral et attente charnelle dont la façade s’effrite page après page ; écrite en 1959, l’œuvre possède une liberté de ton qui préfigure la révolution sexuelle a venir. Et si l’autorité semble avoir le dernier mot, le lecteur ne saurait être dupe quant a son hypocrisie : scènes de cabaret, de masturbation, de frustration et d’abandon concourent a démontrer la vacuité de cette « bonne conscience » que l’émoi d’un adolescent n’aura suffi a ébranler, certes, mais aura mis à jour les faux-semblants. Pour ébranler ce monde, il aurait fallu prendre conscience des autres et non de sa seule prétention a racheter leurs crimes et péchés. « Je ne suis pas venu pour les appeler les Justes, mais les pécheurs », dit la Bible et c’est presque paradoxalement, dans un ultime pied de nez, que sort de la bouche d’un ecclésiastique bon teint un sermon poignant, le seul qui « aura justifié ses études au séminaire » et dans lequel l’auteur place son message, l’ultime banderille dans le dos de sa plus belle et bonne conscience : celle de son jeune héros.

Thibaud MARIJN

Category Littérature étrangère, Littérature sud-américaine

Les Mérovingiens / Françoise Vallet

les mérovingiensLes Mérovingiens, qui est-ce et pourquoi s’intéresser à eux ?
Ce sont les premiers Rois de France, de Gaule, qui ont pris le pouvoir à l’effondrement de l’empire romain qui avait établi sa domination et son organisation sur un vaste empire depuis plus de cinq siècles.
Une autre organisation allait voir le jour à l’arrivée progressive de peuples venus du Nord qui provoquèrent de grands brassages de populations et de cultures.
Pourquoi s’intéresser à eux ? Parce que ce sont eux  qui ont introduit la royauté héréditaire en France et l’idée d’ un roi choisi par Dieu qui allait prévaloir jusqu’à la révolution de 1789,c’est à dire plus de 1000 ans ! Eux qui ont fait de Paris la capitale et donné son nom à la France.
L’auteure,Françoise Vallet,est conservatrice en chef au musée des antiquités nationales et enseigne l’archéologie mérovingienne à l’école du Louvre.
Dès le 3ème siècle après JC, des peuples germaniques dits « Barbares »(comme quiconque ne parlant ni le latin ni le grec à cette époque là) font des raids dans l’empire romain,d’où la construction de nombreuses fortifications autour des villes. Ce sont les Francs,les Goths,Wisigoths , Ostrogoths,les Burgondes…
Certains sont déjà convertis au christianisme, l’église étant devenue une puissance économique et politique en expansion.
L’empire connaît déjà des troubles internes, il est maintenant menacé de l’extérieur. Dans les périodes calmes, certains de ces Barbares s’installent en colonies agricoles sur les territoires romains, beaucoup s’engagent dans l’armée romaine où ils obtiennent parfois les plus hauts grades. Apparaissent ainsi des rois Barbares fédérés. Tous sont censés recevoir leurs ordres de Rome. Il y a donc invasion violente mais aussi infiltration progressive.
Vers l’an 500,on trouve principalement Francs, Wisigoths et Burgondes tout à fait installés en Gaule. Clovis, le célèbre roi des Francs, se substitue au dernier dirigeant romain du pays . Il épouse une Burgonde et s’installe à Paris dont il fait sa capitale. Il est reconnu par Rome ce qui facilite sa reconnaissance par les Gallo-Romains. De plus ,son baptême catholique lui assure celle des Chrétiens.
A sa mort, suivant la coutume franque, son royaume est partagé entre ses quatre fils,dont l’un est celui d’une concubine. Il y aura alors quatre capitale , Reims, Soissons, Orléans et Paris. Ainsi, tantôt unifiant, tantôt divisant les territoires ,les Francs vont commencer à donner une identité commune aux différents peuples de Gaule,  barbares et gallo-romains.Les langues germaniques ont pénétré et côtoient le latin. Cela donnera plusieurs dialectes régionaux véhiculant des traditions différentes.
L’espérance de vie est de trente ans. Il y a ,comme au temps de la puissance romaine ,des hommes libres et des esclaves que l’on peut affranchir.La coutume franque d’inhumer les corps habillés et en armes permet aux archéologues de connaître l’habillement mérovingien:les tuniques sont longues , ceinturées et bordées de galons, des chaussures montent des lanières serrées et croisées sur la jambe.Beaucoup de textes existent pour témoigner de cette époque: règlements,lois,lettres,sermons,testaments…mais aucun texte ne témoigne vraiment de la vie paysanne pauvre dont l’existence reste peu connue.
Comme au temps des Romains, la Méditerranée permet le commerce des épices, soieries et pierres précieuses. Les bateaux apporteront aussi la peste de Constantinople.Les monnaies,poids et mesures restent longtemps romains.
L’aristocratie franque se rallie de plus en plus au catholicisme même si les coutumes païennes subsistent.
Le point faible du livre est que françoise Vallet, professeure d’archéologie est passionnée par les objets de l’époque, armes et bijoux divers qu’elle décrit à longueur de pages. Le point fort c’est que nous voyons apparaître les prémices de la France au fil des pages.
D.B.
Category Essai, Politique & Société