Jonas Jonasson / Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire

9782258086449Allan Karlsson n’est pas n’importe quel héros de roman. D’abord, il est centenaire, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Peu d’auteurs nous invitent (dès le titre du livre d’ailleurs) à suivre durant plus de quatre cents pages les péripéties d’un très vieil homme. Ensuite, Allan possède deux secrets d’une importance capitale : le secret de la fabrication de la bombe atomique et celui de la réalisation d’alcool à partir de lait de chèvre. Étrangement, c’est surtout le premier de ces deux secrets qui va retenir l’attention de bon nombre de ses contemporains.

Quand on ouvre ce roman, on est loin de se douter de tout ce qui nous attend. Jonas Jonasson nous dresse le portrait mi attendrissant mi comique d’un vieil homme un peu fatigué mais surtout très déterminé. Comme il n’a aucune envie de fêter ses cent ans en maison de retraite, en la triste compagnie de sœur Alice et de l’adjoint au maire, il enfile ses plus beaux chaussons et se sauve par la fenêtre de sa chambre, située tout de même au premier étage de l’établissement. Se rendant ensuite à la gare, il décide de voler une valise à un jeune homme pas très fréquentable dans l’espoir d’y trouver une paire de chaussures. C’est là que l’aventure commence : les péripéties invraisemblables et pour le moins comiques se succèdent à toute vitesse : une simple valise volée va conduire Allan à se lier d’amitié à un vieil homme kleptomane, à un vendeur de saucisses surdiplômés, à une éléphante prénommé Sonja, à un gansgter repenti (ou presque), ou encore au frère un peu benêt d’Albert Einstein…

A travers une écriture à deux voix très réussie, l’auteur nous entraîne à la fois dans le présent d’Allan mais aussi dans son passé, ce qui permet de mieux appréhender ce fameux héros qui, malgré ses cent ans, sait se tirer de toutes les situations et ne se fâche jamais (sauf à la mort de son chat Molotov) car après tout : « les choses sont ce qu’elles sont et seront ce qu’elles seront ». Allan possède un flegme à tout épreuve, rien d’étonnant pour cet ancien génie des explosifs, voire peut-être génie tout court.

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire est un premier roman suédois très bien construit, qui offre au lecteur une bonne dose d’humour et de bonne humeur.

 Elodie Soury-Lavergne

Category Littérature étrangère, Littérature européenne

David Grann / Chronique d’un meutre annoncé

Chronique d'un meutre annoncéDavid Grann, journaliste et écrivain américain, revient dans un court ouvrage – tout d’abord publié en tant qu’article d’investigation dans le New Yorker – sur l’affaire Rodrigo Rosenberg, qui avait enflammé le milieu politique, mais aussi la société guatémaltèque en 2009.

Le célèbre avocat Rodrigo Rosenberg a été assassiné non loin de son domicile le 10 mai 2009 ; coïncidence ou non, il enquêtait sur l’exécution, le mois dernier, de son ami Khalil Musa, homme d’affaires renommé, et de sa fille, Marjorie, avec qui il entretenait une relation tenue secrète. Une affaire trouble puisque Khalil Musa, connu pour sa probité dans des milieux économiques qui semblent avoir oublié jusqu’à l’existence de ce mot, avait été pressenti pour entrer au conseil d’administration de la Banrural ; problème, la Banrural est soupçonnée d’avoir été utilisée par certains (très) proches du pouvoir pour détourner et blanchir de l’argent.

Le jour de sa mort, Rodrigo Rosenberg fait diffuser une vidéo où il accuse explicitement le président en place, Alvaro Colóm, d’être responsable de sa mort, lui demande de quitter le pouvoir et appelle le vice-président à le remplacer. S’en suit alors une partie de billard à trois bandes entre déstabilisation politique, mobilisation populaire et ouverture d’une enquête internationale menée par Carlos Castresana. Une partie macabre de Cluedo où l’impunité prend trop souvent le pas sur une Justice et un État de Droit trop faibles pour contourner les innombrables chausse-trapes qui sont placées sur son chemin…

Enquête personnelle, milieux économiques et stratégies politiques s’entrechoquent alors dans ce qui ressemble à un entre-soi où la suspicion est reine. À qui profite le crime ? À l’opposant du Président, Otto Perez Molina, aujourd’hui élu ? À fomenter un coup d’État ? À protéger des intérêts économiques bien ancrés ? Rosenberg aurait-il découvert des éléments trop compromettants sur l’épouse du Président, candidate officieuse à sa succession ? On laissera ici cependant au lecteur – averti comme novice sur l’affaire – le loisir et le plaisir de se (re)plonger dans les méandres de cette enquête palpitante qui ne ménage pas ses effets et surprises jusqu’à la dernière page.

L’un des grands mérites de l’auteur est de parvenir à planter en quelques lignes un décor historique, social et politique, sans jamais quitter de vue la dramaturgie de son récit. À mi-chemin entre l’Histoire, le documentaire, l’enquête et l’intime, il navigue habilement entre l’action de ses personnages et la constat sociétal sans jamais assécher ou désincarner son récit.

Pour cela, il dispose d’une galerie de personnages en “or“ massif : de Mendizabal, vrai-faux ami, l’incontournable intrigant ayant “roulé” pour tout le monde et s’étant frayé un chemin dans la jungle touffue de l’Histoire nationale ; de Sandra de Colóm, vaporeuse, ambitieuse et trouble éminence grise manoeuvrant dans l’ombre ses intérêts et son accession fantasmée au trône ; de Castresana, héros dramatique de sa splendeur à sa misère, dont le destin est une éloquente métaphore de la machine à broyer les hommes que représente ce fourmillement d’intérêts contradictoires (politiques, économiques, formels, informels) qui n’a que faire d’un État de Droit.
Le véritable personnage principal de l’œuvre est pourtant à chercher ailleurs : pas du côté de Rosenberg, mais de celui de ce “ils” omniprésent, ce “leur”, ce “eux”, ce “tous”, ce “pouvoir parallèle”, ces “forces des ténèbres”, ce “on ne sait jamais” : dans sa description – assez systématique – d’un système de corruption généralisé où nul ne peut avoir confiance en personne, l’Autre est avant tout un pion dans une immense partie d’échecs régulée par les mécanismes de la peur, de la violence, de l’intimidation et de l’intérêt. Les institutions policières et judiciaires se trouvant au beau milieu de toutes les attentions, leur faiblesse est patente : mise en scène de preuves, soustraction de témoins à l’enquête internationale, jeu d’information et de contre information dont, in fine, l’opinion publique n’est que le jouet.

Car la population n’est pas exempte du récit de David Grann, bien au contraire : il sait, en quelques phrases, placer en toile de fond la répression politique face aux embryons de mouvements sociaux ou encore la place grandissante du web – classique comme 2.0 – dans la diffusion d’une autre information. Mais le propos de l’auteur se révèle plus ambitieux encore : dans ce conflit d’intérêt permanent qui anime les sphère de pouvoir, la population n’est que la victime d’un cercle vicieux qui joue contre la démocratie. Échaudée par les affaires et autres coups de Trafalgar permanents, l’opinion publique devient toujours plus pulsionnelle que rationnelle, gagnée par le rejet et la résignation, donc malléable et toujours plus sensible à chaque retournement de situation, à chaque campagne “négative” de dénigrement ou de désinformation… Les héros d’hier peuvent, en quelques semaines et quelques rumeurs, devenir les oubliés de demain.

Rosenberg et Castresana connaîtront, entre autres, ce triste sort : tour à tour hérauts d’un Guatemala renouvelé puis pauvres diables décrédibilisés, remisés au fond d’un obscur tiroir de la commode délabrée de l’Histoire nationale. Cette enquête a failli coûter sa raison à Castresana, et la campagne de dénigrement qui a suivi lui a bel et bien coûté son mariage et une partie de sa réputation. Dans ce jeu d’échecs – à tous les sens du terme –, ce sont aussi bien la démocratie que l’espoir qui peut être placé en quelques hommes qui sont les premières victimes.

Le célèbre politologue Guillermo O’Donnell rappelait que la notion d’État de droit ne se limite pas au respect du pluralisme politique et à la polyarchie, mais aussi et surtout au respect des droits civils de toute la population ainsi qu’à l’établissement de réseaux de responsabilité pour contrôler la légalité de tous les actes des agents de l’État. L’État de droit ne se limite pas à la question du régime, mais “à la relation particulière entre l’État et les citoyens, entre les citoyens eux-mêmes et sous une sorte de gouverne de loi qui garantit la citoyenneté politique, mais aussi la citoyenneté civile et un réseau complet de responsabilité”. Quatre lignes simples auxquelles le récit (bien réel) de David Grann offre un écrin aussi passionnant que glaçant.

TM

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Category Essai, Politique & Société

Les Carnets de L.A. / James Brown

Les Carnets de L.A. sont le témoignage écorché d’un addict tabassé par la vie. L’incarcération maternelle, le suicide fraternel et les incapacités paternelles plongent James Brown dans une spirale d’alcool et de drogues dont il se repent (ou non) dans ce recueil.

C’est une course poursuite après la vie, après lui même dans laquelle nous plonge ce professeur de littérature ravagé mais jamais dépourvu de second degré et de dérision quant à sa situation. L’homme est faible, son esprit vif!

Les Carnets de L.A. est un recueil féroce qui éloigne des clichés californiens. On y croise une population américaine fragile et intense à l’image de cet auteur qui se livre ici avec la pudeur de la franchise.

L’humour noir de James Brown est malheureusement survendu. Il y’a dans son écriture la brutalité assassine de Bukoswski et l’authenticité de Jerry Stahl (Perv, une histoire d’amour) -qui préface d’ailleurs le recueil-.

La légèreté apparente qui hante le récit est une drogue, d’un genre un peu différent de celles qu’ingère l’auteur, mais aux appels desquelles on cède avec dévotion.

Les Carnets de L.A. raconte l’errance impitoyable et la survie probablement malgré lui d’un auteur sidérant.

James Brown a publié une suite à ses Carnets de L.A. dont on espère une traduction prochaine par les éditions 13e note.

FJ

Category Littérature américaine, Littérature étrangère

Entretien avec Jérôme Ferrari 2nde partie / Le sermon sur la chute de Rome

Présentation de l’éditeur :

Empire dérisoire que se sont constitué ceux qui l’ont toujours habité comme ceux qui sont
revenus y vivre, un petit village corse se voit ébranlé par les prémices de sa chute à travers quelques
personnages qui, au prix de l’aveuglement ou de la corruption de leur âme, ont, dans l’oubli de
leur finitude, tout sacrifié à la tyrannique tentation du réel sous toutes ses formes, et qui, assujettis
aux appétits de leur corps ou à leurs rêves indigents de bonheur ou d’héroïsme, souffrent, ou
meurent, de vouloir croire qu’il n’est qu’un seul monde possible.

MadameDuB.com : Tout d’abord, félicitations pour votre Prix Goncourt, qui est venu récompenser votre dernier livre, Le sermon sur la chute de Rome. Qu’est-ce que cela change dans la vie d’un auteur ?

Jérôme Ferrari : C’est difficile de comprendre pourquoi ce livre-là précisément se vend mieux que les autres et a été récompensé ! Je ne sais pas vraiment comment cela fonctionne, mais il me semble qu’en général le Goncourt va à des livres qui se vendent déjà bien. Depuis Un dieu, un animal, puis Où j’ai laissé mon âme, mes livres commençaient à se faire connaître. Mais un livre comme Balco Atlantico par exemple n’avait eu presque aucun papier dans la presse. Il s’agit donc peut-être aussi d’un phénomène d’ « accumulation », est-ce que les livres finissent par se faire connaître et apprécier au bout d’un certain temps ? C’est difficile à dire.

MadameDuB.com : Vous abordez souvent la thématique de la violence et de la guerre (Où j’ai laissé mon âmeUn dieu, un animal). Ici il s’agit d’une violence plus intime. Êtes-vous tenté par l’écriture d’un essai sur ces sujets, vous qui avez une formation en philosophie ? Ou bien le roman est-il la forme qui se prête le mieux au sujet ?

Jérôme Ferrari : Je ne dirai pas que le roman est la forme qui s’y prête le mieux, mais c’est clairement mon mode d’expression. Je n’en n’envisage aucun autre. Ce n’est pas vraiment un choix rationnel. De même, je ne choisis jamais d’aborder un sujet ou un thème particulier, ce serait « contraint ». J’ai en général les personnages en premier, et au fur et à mesure le thème se développe.

MadameDuB.com : Les deux personnages principaux, Matthieu et Libero, sont deux amis très proches qui poursuivent le même objectif. Mais ils suivront pourtant tout le long du roman deux voies distinctes. Qu’est ce qui les différencie ?

Jérôme Ferrari : Je réalise que je compose souvent des couples d’amis opposés, qui cheminent côte à côte, mais pour des raisons différentes.
Matthieu et Libero ne sont pas conçus pareils depuis le début.
Matthieu est en fait très simple, il est enfantin, il ne voit pas plus loin que le bout de son nez…
Libero est plus complexe, il est marqué par la déception, et est dans une renonciation de plus en plus amère, qui va en s’aggravant avec le temps.

MadameDuB.com : Matthieu est adepte de Leibnitz, et croit au meilleur des mondes possibles. Libero a lu saint Augustin et sait que l’on peut être l’auteur de sa propre destruction. S’agit-il de deux philosophes qui ont marqué votre jeunesse également ?

Jérôme Ferrari : Non pas vraiment ! Ce ne sont pas des auteurs que l’on apprécie beaucoup quand on est jeune ! Il m’a fallu du temps mais j’ai appris à aimer Leibnitz, il faut dépasser le rejet que l’on peut avoir de la métaphysique d’un monde préétabli.
Matthieu et Libero n’aiment pas ces philosophes, ni leurs études. Ils ont fait ce parcours à la Sorbonne parce que c’était ce qu’ils devaient faire. Saint Augustin est réellement central dans ce roman. Mais Leibnitz a un côté presque baroque, romanesque, avec la théodicée et le concept de meilleur des mondes possibles qui est intéressant. C’est une obsession que je pense poursuivre.

MadameDuB.com : Actuellement, vous êtes enseignant à l’étranger (Emirats Arabes Unis). Vous voyagez beaucoup, et vos ouvrages arpentent le monde également. Quels liens concevez-vous entre la littérature et les voyages ?

Jérôme Ferrari : Je me suis posé la question, car par exemple, je n’ai jamais autant voyagé que cette année et je ne sais pas si j’en garderais grand-chose. L’Algérie a été très importante dans ma vie car j’y ai vécu et travaillé plusieurs années.
Mais en même temps, je n’y ai jamais été avec le projet d’écrire un livre. Je pense qu’il ne faut pas voyager pour y trouver quelque chose, ce n’est peut-être pas tant le fait de voyager qui marque que le fait de passer du temps et de vivre ailleurs.

MadameDuB.com : Le rêve de démiurge de Matthieu et Libero se situe en Corse, qui, par son aspect insulaire, se prête particulièrement à ce genre d’ambition. Vous avez également vécu plusieurs années là-bas et y avez enseigné. Qu’est-ce que cet endroit vous inspire ?

Jérôme Ferrari : C’est l’endroit que je connais le mieux, j’y ai effectivement vécu plusieurs années, parler d’un autre endroit m’aurait paru artificiel. Mes préoccupations découlent naturellement de cet endroit, mais c’est aussi un « réservoir » extraordinaire. Pour des raisons sociologiques, pour les tensions schizophréniques qui y règnent entre l’hiver et l’été, les endroits surpeuplés et les endroits déserts. Des gens qui ne devraient jamais être ensemble s’y côtoient avec le tourisme. C’est vraiment un lieu intéressant.

Propos recueillis par Emma Breton.

Category Littérature française

Raging Bull / Jake LaMotta

Raging bull. Pour beaucoup ce nom évoque le film de Martin Scorcese, 1981, et un Robert DeNiro incarnant complètement un Jake LaMotta déchaîné. Pour d’autres, c’est le surnom du champion du monde des poids moyens, titre qu’il arrache au champion français Marcel Cerdan en 1949.

Mais c’est aussi le titre de l’autobiographie du boxeur, que les éditions 13ème notes ont eu la bonne idée, et certaines difficultés, de dénicher.

Martin Scorcese s’était également basé sur ce texte pour la réalisation de son film mais n’avait pas adapté toute la jeunesse dans le Bronx de LaMotta.

Le récit assez incroyable commence en effet dans l’appartement gelé de la famille dans un quartier pauvre, où ce fils d’immigrés italiens rentrait en pleurs chez lui après s’être fait battre par d’autres enfants de l’école. Sa première leçon, Jake Lamotta la prend de son père, qui lui met entre les mains un pic à glace (il a moins de 10 ans !) pour se défendre et il ne se laissera plus jamais maltraiter sans rendre coup pour coup. Dès lors, il adopte pour devise de ne faire confiance à personne.

A 16 ans, après divers braquages, faits de violence, et un meurtre qu’il pense avoir commis accidentellement et dont la dissimulation le ronge, il se retrouve incarcéré en maison de correction. Celui qui n’est pas encore « le taureau du Bronx » tourne comme un lion en cage. Battu, humilié, il est finalement affecté à l’entretien de la salle de boxe. Très vite, en prenant une première raclée sur le ring, il comprend les combats de rue auxquels il était habitué n’avaient rien à voir avec la boxe, et qu’il allait devoir s’entraîner sérieusement pour prétendre à un niveau de professionnel.

Décidé à ne plus trainer dans les magouilles de la mafia omniprésente, Jake LaMotta prend alors la ferme résolution de devenir champion de boxe.

Dans les années 50, les salles de boxes fleurissent aux Etats-Unis, et il n’est pas impossible de gagner quelques sous grâce au système des paris qui semble intimement liés à l’histoire de ce sport.

Loin d’être un tableau élogieux de la rédemption d’un enfant terrible du Bronx, LaMotta se confie humblement : son caractère terrible, son manque de confiance en autrui, qui le rend violent, même envers les successives femmes de sa vie et son meilleur ami, qu’il manquera de tuer parce qu’il le soupçonne d’entretenir des relations avec sa femme (alors que lui-même abuse sexuellement suite à un « malentendu » de sa compagne). Il raconte sa culpabilité inexprimable d’avoir laissé pour mort un bookmaker dont il voulait faire les poches, sa peur des femmes qui le laissent dans un état d’impuissance frustrant…

Il décrit également l’univers de danger de la boxe des années 50, ainsi que les règles de la mafia, auxquelles il refuse de se plier, et qui lui interdisent de fait l’accès pour concourir au titre.

« Raging bull » est un parcours de rage et de peur d’un homme mal dans sa peau, incapable de faire confiance aux autres, souvent trahi et mal aimé des siens, et qui n’est arrivé à canaliser sa violence qu’en donnant des coups, mais aussi et surtout en en recevant…Dans le jargon de la boxe, on appelle « avoir du cœur » le fait d’être prêt à encaisser une dizaine de coups rien que pour pouvoir en placer un précis, à l’exemple d’un combat célèbre contre le français Laurent Dauthuile, qu’il remporta à quelques secondes de la fin par KO alors qu’il était largement mené depuis le début.

Mais dans l’assouvissement de son désir on perd aussi une partie de soi-même.

Lamotta décrit une scène incroyable le soir de sa victoire face à Cerdan, où tous son entourage est à la fête alors que lui pleure tout seul dans le noir, incapable de comprendre les raisons de son abattement.

Commence pour lui une toute aussi impressionnante descente aux enfers : il perd son titre face à Sugar Ray Robinson, ouvre un night-club, et se fait arrêter pour proxénétisme avec une mineure (fait pour lequel il se clame encore innocent)…où comment des années plus tard, le champion du monde de la boxe retourne à la case prison.

Mais le taureau furieux du Bronx ne s’est jamais laissé complètement abattre. Ce livre témoigne d’une introspection sincère, avec un style certain (même si le livre est co-écrit avec un journaliste et son meilleur ami Pete Sauvage) et franc. Jake LaMotta nous entraîne réellement dans ses multiples vies et c’est sans surprise que l’on comprend que ce texte aura inspiré à Scorese le chef d’œuvre qu’est « Raging Bull » qui fera définitivement entrer le boxeur dans les mémoires.

Emma Breton

Category Littérature américaine, Littérature étrangère

Ci-gît l’amour fou / Ornela Vorpsi

ci-git-l-amour-fou-ornela-vorpsi-9782330012465« Ne marche pas sur mon ombre, Tamar », tels sont les mots étranges que Tamar lit sur la tombe de son frère Rafi, qui s’est noyé volontairement en mer. Si mon nom est gravé sur une stèle, se demande la jeune fille, ne suis-je pas déjà morte, moi aussi ?

Rafi était un garçon marginal, « une génie » disait Esmé, sa mère, qui l’aimait d’un amour fou, un amour qui ne supporte pas la perte.
Peut-on se remettre de l’amour fou ? Telle semble être la question que soulève ce très beau roman d’Ornela Vorpsi. Peut-on survire d’avoir aimé à la folie ? Est-ce vraiment cela le véritable amour ? Le problème du sentiment fou, c’est qu’il ne peut jamais vraiment se partager, se communiquer, faute de quoi il devient raisonnable et apprivoisé.

Tamar se vit comme une spectatrice de la vie, et se veut étrangère à l’amour des hommes. Elle voue à sa mère seule une passion totale, frustrée et solitaire.
Tamar était présente sur la plage, ce jour où Rafi est entré dans l’eau pour ne jamais en ressortir. Coupable dans le cœur de sa mère, d’avoir poussé au suicide ce fils qu’elle aimait serrer contre son corps, et qui lui seul avait le droit de l’appeler par son second prénom, Anastasia, comme si elle était une autre pour lui, que pour lui. Usant et abusant de ce sentiment de culpabilité avec Tamar, elle la menace perpétuellement de mettre fin à ses jours elle aussi. Est-ce pour cela que Tamar se sent « attirée », comme envoûtée par l’embrasure de la fenêtre ouverte ?
Tamar évolue presque indifférente, grise, dans un monde passions saturées.
Après Rafi le « trop aimé », elle côtoie le beau Dolfi, son voisin de quartier, qui éveille chez toutes les femmes un amour démesuré. Même Lali, sa tante à la plastique parfaite, s’éprend du bel indifférent. Celui-ci semble pourtant indifférent aux assauts dont il est la cible, bien que sa gentillesse naturelle maintienne allumés l‘espoirs de se faire remarquer de ses prétendantes.
Certaines, comme Manuella, aiment à ne plus en dormir la nuit, à ne plus penser qu’à cela, aiment à aimer sans raison ni discernement.
Ne possédant, à son sens, comme attrait que celui de pouvoir être une jeune morte, chacun connaissant leur pouvoir de fascination, Manuella met en scène son suicide, avec la complicité de l’éternel témoin de l’amour fou, Tamar.
Après sa mort, toute la rue semble changer de couleur. La jeune morte a réussi son œuvre, son absence est d’avantage palpable que sa présence vivante. Et comme pour boucher cet appel d’air que laisse le fantôme, Tamar se chausse des sandales vertes de la suicidée, laissées aux pieds du lit de son amoureux, dont elle n’aura atteint le lit que par sa mort, alors que les passants l’y allonge en attendant les secours.

« Ci-gît l’amour fou » est un roman incroyable, d’une grande maîtrise et d’une profondeur très poignante. Toujours subtil et doux, le ton poétique narre la démesure et le malheur de l’amour fou, voué à ne jamais être partagé sereinement. Ce roman évoque la folie, l’amour et la mort en un même langage, une seule passion, qui se voue à la tristesse, comme en atteste la terrible histoire que Rafi racontait à sa sœur, sur la tombe de l’homme qui avait gravé comme épitaphe « ci-gît l’homme le plus malheureux du monde », une tombe à jamais vide, car l’homme le plus malheureux du monde ne peut être que vivant.

Emma Breton

Category Littérature française

Entretien avec Jérôme Ferrari / Balco Atlantico

Résumé de l’éditeur :

Sur la place d’un village de Corse, Stéphane Campana, ardent nationaliste, connu de tous, vient de s’effondrer, fauché par deux balles tirées à bout portant. Sur son corps inanimé est venue se jeter Virginie, la jeune fille qui n’a cessé de vivre dans la vénération de cet homme que, tout enfant déjà, elle s’était choisi pour héros au point de s’abandonner, corps et âme, à ses plus étranges désirs.

De l’engagement politique de celui qui baigne à présent dans son sang, le roman reconstitue alors la genèse erratique jusqu’au point, périlleux, où la trajectoire insulaire rencontre celle de deux jeunes Marocains – Khaled et sa sœur Hayet – échoués en Corse à la recherche d’un improbable monde meilleur, celui que, sur la corniche de leur ville natale, près de Tanger, faisait miroiter à leurs yeux l’inoubliable et merveilleuse promenade connue sous le nom de « Balco Atlantico »…

D’une rive à l’autre, de mémoires qui ne passent ni ne se partagent, entre les âpres routes de l’exil et l’esprit d’un lieu singulier, Jérôme Ferrari jette le pont d’un roman solaire, érigé dans une langue ouverte sur toutes les mers où, de naufrages en éblouissements, passé et avenir naviguent de concert dans le rêve des hommes.

MadameDuB.com : Balco Atlantico est le titre que vous avez choisi pour votre livre, mais aussi le nom d’une promenade de l’autre côté de la Méditerranée, à Larache, au Maroc. Un endroit où Hayet et son frère Khaled pouvaient envisager un ailleurs meilleur. Le nom d’un lieu où l’espoir demeure. Que vous évoque-t-il ?

Jérôme Ferrari : Balco Atlantico, pour moi c’est juste un nom, mais un nom qui m’a plu dès que je l’ai entendu. Il m’a tout de suite paru magnifique. Mais je n’y ai jamais été. Il m’a été évoqué par un collègue arabe, et j’ai tout de suite aimé sa résonance, qui paraît familière sans que l’on n’en comprenne le sens, car c’est en fait une mauvaise prononciation du nom espagnol « balcon atlantico ».

MadameDuB.com : Le personnage le plus original de ce roman est à notre sens Théodore. Sa maladie mentale l’affuble de souvenirs « en trop », et affecte sa perception de lui-même, de son vécu, et donc le cheminement qui a fait de lui ce qu’ il est. À l’inverse, un personnage comme Stéphane Campana cherche à commettre des actions mémorables, pour enfin entrer dans son histoire personnelle et l’histoire nationaliste de la Corse. Il immortalise par exemple ses actions par des photographies. Ses deux personnages ont finalement des difficultés à se situer, entre ce qu’ils sont, ce qu’ils croient être, et ce qu’ils voudraient être. La mémoire et l’identité sont les deux thèmes les plus importants du roman ?

Jérôme Ferrari : Oui, ce sont précisément les sujets les plus importants de ce livre. Avec tous les « trafics » et les « manipulations » que l’on peut en faire.

Alors que je construisais le personnage de Théodore, qui souffre de souvenirs en excès, qui font qu’il n’arrive plus à distinguer la réalité de ce qu’il invente, je me suis rendu compte que cela était cohérent avec la thématique générale de l’identité que je souhaitais aborder dans le reste du récit, que ce n’était pas deux thèmes distincts. C’est une thématique philosophique, mais que l’on peut traiter comme un roman. L’identité, la mémoire, leurs trafics, sont des enjeux très importants, et même au-delà du plan personnel, sur un plan politique, avec la question du nationalisme cela se constate très nettement.

MadameDuB.com : Au-delà des parcours compliqués des différents personnages, c’est en effet l’identité très nationaliste de la Corse qui est revendiquée, étalée et malmenée. Vous avez vécu de nombreuses années sur cette île, pensez-vous que cet endroit et son nationalisme exacerbé joue un rôle important dans la construction de la personnalité individuelle ? Et cela plus qu’ailleurs ?

Jérôme Ferrari : Je pense que le nationalisme corse est juste une figure de l’identité et de ses difficultés. Plus les gens ont des problèmes identitaires et plus ils s’en font une conception rigide. C’est à mon avis là l’un des problèmes que l’on rencontre dans le rapport entre l’islam et les cités par exemple.

Les personnes qui sont en recherche identitaire se tournent souvent vers le nationalisme qui offre justement cette définition rigide.

Mais j’avais quand même envie de rester fidèle aux événements qui se sont déroulés en Corse dans les années 94-95. Si les personnages sont fictifs, je souhaitais malgré tout restituer l’ambiance de ces années-là, qui a quand même fait des dizaines de mort en Corse.

MadameDuB.com : Balco Atlantico est sorti en 2008. Il n’a pas rencontré le même accueil que Le sermon sur la chute de Rome, distingué par un Prix Goncourt. Pourtant les deux livres sont intimement reliés. Comment comprenez-vous ce décalage ? Et plus important, comment avez-vous conçu cette relation entre ces deux livres ? Vous semblait-il avoir laissé quelque chose d’inachevé dans le bar de Marie-Angèle, ou bien aviez-vous en tête ce développement depuis le début ?

Jérôme Ferrari : Alors que j’écrivais Le sermon sur la chute de Rome, je pensais plutôt faire un lien avec Marcel, présent également dans Où j’ai laissé mon âme. Mais ensuite, comme il s’agissait que les deux personnages principaux, Mathieu et Libero, reprennent un bar, j’ai pensé à celui de Balco Atlantico. L’intrigue s’y était arrêtée dans les années 2000, et l’histoire du Sermon reprenait à ce moment-là, c’était donc cohérent. J’ai commencé comme ça, et ça marchait bien. Cela m’a permis de reprendre également des personnages. Ce n’était pas vraiment intentionnel au départ, et cela s’est avéré fécond. Commencer le Sermon par le départ d’Hayet ouvrait sur une scène forte, qui permettait une lecture à plusieurs niveaux. Mais quand j’écrivais Balco Atlantico je ne pensais pas du tout à la possibilité d’écrire un jour le Sermon sur la chute de Rome.

Propos recueillis par Emma Breton.

Retrouver la critique du roman sur notre site

Category Littérature française

Edmond Ganglion & fils / Joël Egloff

Edmond Ganglion & fils, le premier roman de Joël Egloff, donne d’entrée de jeu le ton des autres œuvres de cet auteur, né en 1970. Des personnages loufoques et attachants, à la fois paumés et tellement lucides, qui évoluent dans un univers à cheval entre la réalité et le rêve : dès ce premier livre, les ingrédients prennent.

En plus d’être le titre du roman, Edmond Ganglion & fils est également le nom d’une entreprise de pompes funèbres de village qui se porte mal et pour cause : plus personne ne meure. Edmond Ganglion et ses deux employés étrangement assortis (le vieux Georges et le jeune Molo) se contentent d’espérer les prochains cadavres qui pourraient faire reprendre les affaires. Quand cela arrive enfin (et on ne peut s’empêcher de se réjouir pour eux), il faut faire les choses bien. Enfin, dans la limite du raisonnable : les affaires vont mal et un cercueil de bois de basse qualité sera vendu comme du chêne à la famille du mort (ce dernier n’y verra que du feu). Pour le reste, les deux fossoyeurs ne cesseront de faire preuve de zèle, allant jusqu’à rouler toute une nuit dans le corbillard, sans repos, cherchant sans relâche le cimetière mystérieusement introuvable, où ils doivent déposer leur passager blême. Seul un accident de la route aux conséquences surréalistes aura raison de leur volonté d’accomplir à bien leur mission…

Ce court roman cocasse réussi le pari osé de faire rire le lecteur d’un sujet aussi grave que la mort mais également de lui faire trouver attachants les deux improbables fossoyeurs. Ce livre permet encore de soulever une question pour le moins étrange : faut-il tuer un mort devenu un peu trop encombrant ?

Elodie Soury-Lavergne

Category Littérature française

Etoile et tempête / Gaston Rebuffat

Etoile et tempête est l’œuvre majeure de Gaston Rebuffat, un récit amoureux de la montagne, exprimé au travers de la narration de l’ascension de 6 faces nord parmi les plus célèbres et les plus dangereuses des Alpes, celles du Dru, des Grandes Jorasses, de l’Eiger, du Cervin, du piz Badile et de la Cima Grande di Lavaredo.

Gaston Rebuffat n’avait pourtant pas, malgré un parcours d’alpiniste exemplaire, le profil du guide de Chamonix classique, comme nombre de ses fameux contemporains, comme Lionel Terray ou encore Louis Lachenal. Marseillais, c’est sur les parois verticales et calcaires des calanques qu’il apprend son art, et se prend à rêver de verticalités encore plus audacieuses et vertigineuses.

Rebuffat est un grand passionné de la montagne. Son exploit le plus médiatisé sera sans doute sa participation à la cordée qui a vaincu le premier sommet de plus de 8000 mètres, le célèbre Annapurna, expédition dirigée par Maurice Herzog, et aux côtés notamment de Louis Lachenal et Lionel Terray.

Mais ce ne sera pas pour autant son ascension la plus agréable. Loin des doutes, des conflits d’intérêt et de la publicité, Etoile et tempêtes n’évoque que le pur plaisir et la simplicité de la montagne, de la nature, de l’endurance, mais aussi de l’amitié et de la solidarité des compagnons de cordée.

Dans Annapurna, une affaire de cordée, David Roberts évoque comment la lecture de ce livre écrit par le grimpeur marseillais qui l’a fasciné, et plongé, lui qui était une jeune étudiant américain, dans le monde de l’alpinisme. Il décrit l’éloquence de Rebuffat dans son lyrisme de la grâce et de la souplesse du grimpeur, qui, loin du « combat » souvent décrit dans la littérature de l’alpinisme, où le sommet est véritablement « assiégé », ne fait qu’emprunter une voie presque mystique, vers des hauteurs réservées aux plus valeureux.

Il existe d’ailleurs beaucoup de photographies de Gaston Rebuffat, l’homme au pull jacquard, agile et léger comme un danseur au-dessus du vide.

C’est une véritable philosophie de la montagne, de la nature et du sport, que développe le marseillais, en amoureux des sommets sauvages.

Ces faces nord – souvent mortelles- semblent être à l’adulte ce que les arbres sont aux enfants. Un terrain de jeu ? Plus que cela, une nécessité. L’enfant ne se demande jamais pourquoi il grimpe ni ce qu’il gagne à accéder au sommet…l’enfant ne cherche pas la gloire et ne recherche pas le danger, le frisson de la mort, même si bien souvent il chute.

Existe-t-il un alpinisme sans le danger toujours planant de la mort ? La négociation perpétuelle avec ? Pour Rebuffat, cette part n’était pas capitale, même s’il s’agit d’une donnée avec laquelle on serait insensé de ne pas composer.

Nous sommes par exemple loin d’une conception comme celle développée par Reinhold Messner Nanga ParbatFemmes au sommet, où au contraire c’est la psychologie du dépassement de soi, la transcendance du danger de mort qui façonne le visage extrême de  l’alpinisme, et qui en fait une conquête de l’impossible, renouvelable tant qu’il y aura non pas des sommets encore sauvages, mais tant qu’il y aura des hommes prêt à aller au-delà des limites du supportable.

Entre ces deux visions, bien audacieux qui voudrait trancher.

La montagne a cela d’exaltant qu’elle est le spectateur indifférent  de toutes ces tentatives. Elle était là avant, et le sera après.

Emma Breton

Category Biographie & Autobiographie, Essai

Balco Atlantico / Jérôme Ferrari

Balco Atlantico, un nom étrangement familier, aux résonnances pourtant exotiques. Ce familier déjà un peu hétérogène, est celui d’une promenade à Larache, près de Tanger, où Hayet et son frère Khaled rêvaient d’un « ailleurs » un peu meilleur qu’ « ici ».

Cet ailleurs, ce sera la Corse, une petite ville tendue, entre une xénophobie arrangeante et nationalisme exacerbé. Au centre de ce climat dense, le bar tenu par Marie-Angèle, où se croisent sa fille Virginie, Hayet devenue serveuse, Théodore Moracchini, un ethnologue en proie à un « excès de mémoire », des nationalistes fervents comme Stéphane Campana, Vincent Leandri et autres Dominique, Tony…

Ce déjà « ancien » roman de Jérôme Ferrari (2008) nous évoque, avec du recul, un autre livre plus connu du grand public, Le sermon sur la chute de Rome, couronné d’un prix Goncourt.

Balco Atlantico est pourtant passé presque inaperçu à sa parution, et il nous interpelle d’autant plus à la lecture de son « petit frère » plus récent.

Ici, il est également question de la chute  d’une cité, fauchée dans la gloire de sa candeur, cernée qu’elle est par une violence sourde, mais non pas aveugle des biens qu’elle convoite.

Jusqu’aux prénoms qui se ressemblent entre les deux romans : Hayet, la jeune serveuse disparue du bar de Matthieu et Libero, Marie-Angèle, la doyenne plus responsable et fatalement impuissant témoin du désastre, Vincent Leandri énigmatique…

Et des personnages plus « égarés », sortes d’intellectuels perdus dans le tableau, mais qui à force de souhaiter y cadrer deviennent plus vrais que peinture, le Pierre-Emmanuel duSermon, Stéphane Campana de Balco Atlantico. Tous sont finalement à la recherche de leur identité, en quête d’une appartenance.

Dans Sermon, Matthieu est également en recherche de ses racines. Avec ses origines corses, et son parcours de Sorbonnard parisien, le village insulaire de son grand-père, et la possibilité d’y reprendre le bar lui apparaissent comme la réponse à ces questions.

Dans Balco Atlantico, c’es Théodore qui a cru toute sa vie savoir qui il était, et surtout qui il n’avait pas voulu être ; un père de famille responsable, un mari fidèle, un professeur intègre, un ethnologue sensible… Alors qu’il s’échinait à prendre le revers de ce portrait  qui aurait fait de lui l’aboutissement de tout un programme, il réalise que ses souvenirs sont trompeurs, s’accumulent sans ordre, sont des « excès de mémoire », les réminiscences d’une vie qu’il n’a pas vécue.

C’est en homme vaincu, et non pas en conquérant comme Matthieu du Sermon, qu’il revient dans son village de jeunesse.

Au-delà de ces parcours de vie, c’est la mémoire et l’identité que ce livre explore. Le Sermondéveloppait quant à lui davantage les questions de l’ambition et de l’aspiration au devenir.

Balco Atlantico évoque ce passé que l’on traîne, cette identité qui se dérobe fatalement à nous au moment même où elle vient à notre conscience, car s’altérant nécessairement à cette occasion.

Stéphane Campana se sent à l’étroit dans l’image de l’intellectuel du mouvement.

C’est par son meurtre que s’ouvre le livre.

C’est par un meurtre que se ferme le Sermon.

Est-ce que Balco Atlantico présageait déjà du destin funeste de cette « Rome » que l’on sait vouée aux sacs et à la chute ?

Loin des romans d’enquête, la véritable question qui anime les deux romans n’est pas de savoir qui a commis ces meurtres, mais par quel phénomène de cristallisation le crime devient presque la seule option possible, un moment de soulagement. Mais cet instant est pourtant aussitôt remplacé par le malaise, malaise face au caractère aporétique d’un acte qui ne fait que supprimer un terme d’une équation irrémédiablement insoluble.

Fatalistes, les deux romans le sont sans doute. Pessimistes non sur la nature humaine, mais sur une société qui les guette. Les barbares attendront toujours la faille aux portes de Rome. Pire, nous narre Le Sermon, la destruction ce que l’on a créé s’intègre dans le processus même du démiurge. Ce sombre constat, Balco Atlantico l’illustre par exemple dans la figure de Virginie, qui porte la pureté jusque dans son appellation, et qui se laisse pourtant corrompre par le contact des hommes et de la société.

Dans le Sermon, les ambitions de Matthieu et Libero n’en étaient pas moins bonnes, et s’anéantissent dans la concrétisation de leur projet de bar.

Est-ce que Balco Atlantico est le premier acte du Sermon ? Oui et non. Ils sont les deux faces d’une même question, les deux versants de la même montagne, au sommet de laquelle, à l’image du supplice de Sisyphe, on ne peut pas vraiment demeurer, condamnés que nous sommes à gravir ou à descendre autour de ces mêmes énigmes : l’identité, la mémoire, la conscience que l’on en a et l’emprise qu’il est possible de conserver dessus, entre ce que l’on fuit et ce vers quoi l’on aspire.

Pourquoi un tel succès pour le Sermon, et un tel anonymat pour Balco Atlantico ?

La première réponse, la plus simple, est que peut être les critiques connaissaient déjà l’œuvre de Jérôme Ferrari au moment de la sortie de son dernier livre, et y ont alors été plus réceptifs, son style s’étant déjà fait remarquer dans des œuvres comme Un dieu, un animal et Où j’ai laissé mon âme.

Mais Balco Atlantico est aussi plus sombre, plus violent, plus cru, et teinté d’un humour noir acerbe. Moins « goncourisable » en quelque sorte.

Un livre à conseiller vivement, et tout particulièrement quand on a aimé la lecture du Sermon sur la chute de Rome, dont Balco Atlantico fait office de frère plus sauvage…

Emma Breton

Lire notre critique sur Sermon sur la chute de Rome

Lire notre critique sur Un dieu, un animal

Lire notre critique sur Où j’ai laissé mon âme

Et notre interview de Jérôme Ferrari

Category Littérature française